Les Cloches d’or

Les seigneurs de Blot étaient devenus riches et orgueilleux. Pour leur chapelle ils voulurent des cloches d’or ! Qu’importe, il faudrait fondre la vaisselle précieuse, les riches plats aux arabesques compliquées, les chandeliers massifs, les pièces de monnaie à l’effigie du roi de France et de la reine d’Espagne.
Le comte avait une fille, Aline. Il fut décidé que le jour de ses seize ans serait celui de la coulée du métal. Alors qu’on allait fondre les cloches, la jeune fille courut vers son père et lui demanda :
– Père, père, voulez-vous me permettre d’assister à la fusion de l’or. Jamais ne vis tant belle chose, jamais ne pourrai la revoir.
Le compte accepta. Sa fille descendit jusqu’aux douves : là, se ferait la fonte.

En sueur, les ouvriers s’affairaient, alimentant le feu, préparant les rigoles. Fascinée, Aline se pencha vers l’or en fusion. Son visage avait une expression étrange ; il respirait un contentement infini ; illuminée par l’incandescence, sa peau prenait la teinte du métal précieux. Le soir tombait. La lumière du dansait sur les visages. Oh, mon Dieu, quelle atmosphère fantastique… Les assistants semblaient paralysés ; un silence pensant les enveloppa soudain : les craquements du formidable brasier, l’envoûtant murmure du métal en fusion étaient devenus inaudibles…
On vit le comte s’approcher d’Aline, tendre la main… La jeune fille bascula… On ne retrouva point son corps. A jamais, il était mêlé à l’or !

Le geste du comte de Blot resta environné de mystère. Avait-il voulu retenir maladroitement sa fille ? L’avait-il poussée ? La haïssait-il ? L’aimait-il trop pour la vouloir transformer en ce merveilleux carillon qui, des siècles durant, lança d’extraordinaires sonorités sur la campagne ? Des voyageurs venaient de pays lointains pour entendre cette musique. À la fin de l’Angélus, une note plaintive qui vous remuait jusqu’à l’âme résonnait longtemps, longtemps, bien après que l’écho du bourdon se fût éteint…

A la Révolution, quand les nobles durent émigrer, les habitants de Château-Rocher enfouirent le carillon merveilleux. Comme ils ne revinrent pas, les cloches d’or sont toujours sous terre…

Yves Devaux, Histoire de Château-Rocher et ses environs, Paris : Rempart / Saint-Rémy-de-Blot, Association Château-Rocher, 1980, p.65.

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